Tu es le fils et l'élève de M. Edmond Roudniska,
créateur de "l'Eau Sauvage" de Dior, peux-tu nous présenter ton
père...Edmond Roudniska, (père de Michel) est quelqu'un
qui est venu au parfum un peu par hasard, ce n'était pas une
vocation de jeunesse, il était arrivé au parfum pour une raison très
curieuse, il voulait aller vivre sous les tropiques. Il a appris à
l'époque que des sociétés de matières premières de parfumerie
avaient des comptoirs en Nouvelle-Calédonie, en Asie. Il s'est dit :
" je vais m'engager dans une société de parfumerie comme cela ils
m'enverront dans ces pays-là… ". Puis finalement, il s'est aperçu
que le comptoir était à Cayenne en Guyane. Ça lui disait beaucoup
moins (sourire), mais bon il est rentré quand même et on l'a mis au
contrôle qualité des matières premières.
De fil en aiguille et au
bout de quelques années, il connaissait tellement bien les matières
premières que quand le parfumeur de la maison est parti à la
retraite, on lui a demandé de le remplacer. Au pied-levé il a été
obligé de faire des compositions très rapidement comme ça, sans
avoir de formation. Il s'est révélé doué pour composer et c'est peu
après qu'il a créé " Femme " de Rochas qui l'a véritablement lancé
comme parfumeur. Une fois propulsé, les grandes maisons comme Dior
lui ont demandé de créer leur parfum. Puis il a fondé tout
naturellement sa propre société avec ma mère. On peut dire que
c'était un autodidacte, un parfumeur qui s'est formé lui-même. Il
avait une idée du parfum que les autres parfumeurs n'avaient pas
encore, il se considérait comme un créateur, comme un artiste alors
qu'à l'époque la parfumerie était considérée comme un art mineur,
qui n'était pas reconnu dans le système des beaux-arts. Mon père à
contribué par des conférences et des écrits à faire en sorte que la
création de parfum puisse être considéré comme un art à part
entière.
Si on faisait ta bio quel en
serait le titre ?Alors là ..(sourire) peut être : "De la
fête des sens à la quête du Sens"
Donc,
tout naturellement tu es tombé dans le parfum ?J'ai vécu
dans cette atmosphère pendant toute mon enfance, mon père faisait
des essais, il me les faisait sentir et il me demandait mon avis,
cela a aiguisé ma sensibilité, ça m'a permis d'avoir des points de
références. Ce qui est important c'est la période entre l'âge de 1
an et de 7-8 ans, quand se fixe toute la mémoire olfactive et que
l'on crée la bibliothèque dans laquelle on va se référer toute sa
vie. Après quand on va sentir quelque chose, les impressions
d'enfance remontent : tient ça me rappelle le chemin de Cabris à
l'automne à 5 heures de l'après-midi, etc. Tout mon référentiel est
basé sur cette époque de ma vie. Par conséquent, étant né dans le
parfum, il était normal que je m'y intéresse, j'ai appris avec lui
pendant 5 ans, puis après je suis parti voyager un peu dans le reste
du monde et c'est seulement depuis 10 ans que j'ai repris
sérieusement la parfumerie...
Penses-tu que le voyage forme la
jeunesse ?Le voyage extérieur est un des principaux
facteur de transformation et d'ouverture quand il s'accompagne d'un
voyage intérieur. C'est là que j'ai appris à mieux me connaître, à
m'initier à d'autres cultures et aussi à trouver de nouvelles
sources d'inspiration dans mes créations aussi bien visuelles
qu'olfactives.
Maintenant, on va voir
si tu es un bon élève... Quel est le secret pour composer un bon
parfum ?Il n'y a pas de secret, c'est un état d'âme ;
bon, il y a de la technique et une excellente connaissance des
matières premières mais il faut surtout écouter son sexe, son cœur
et sa tête. Ecouter toutes les parties de son être et faire un
parfum avec la totalité de son être, pas trop le mental. Mais en
même temps le mental sert à avoir une approche méthodique et éviter
de se perdre dans l'infini des possibles. Moi si je ne " sens " pas
un parfum (c'est le cas de le dire), si le concept ne me fait pas
vibrer, j'ai beaucoup de mal à travailler dessus. Il faut qu'avec un
parfum à un moment donné je rentre dans cette vibration, le parfum
est tellement subjectif que je ne peux travailler que sur un parfum
auquel je crois...
Y'a-il des fleurs
dites de "haut de gamme" ?La plus noble à mon avis c'est
le Jasmin, ça c'est clair, la rose aussi bien sûr. Après, il y a des
fleurs qui ne donnent pas forcément des essences comme le Muguet, le
Magnolia, le Lys, le Gardénia, la Jacinthe, la Violette, ce sont des
fleurs que je trouve très inspirantes. La Jacinthe et la Violette ne
sont pas assez exploitées.
Qu'est ce
qu'un bon parfumeur compositeur pour toi ?C'est quelqu'un
qui fait preuve d'originalité, en étant dans l'esprit du moment ou
même un peu en avance. Ce n'est parfois pas facile, on est tenté de
s'inspirer de ce qui existe pour être sûr d'être dans le coup. Mais
il faut en même temps pouvoir écouter son intériorité et être
capable d'exprimer ce que l'on ressent vraiment, sans rentrer dans
un système établi, c'est à dire être soi-même. Ensuite, avoir les
capacités de mettre en œuvre l'idée que l'on a, savoir aller
chercher les bonnes matières premières et équilibrer les produits
pour construire ce l'on a imaginé...
Qu'est ce qu'un chercheur "transdisciplinaire"
?
(sourire) C'est quelqu'un qui ne reste pas cloîtré,
cloisonné dans une discipline. A notre époque on a sur-développer la
spécialisation. Accéder à la créativité c'est en fait creuser
profondément un sillon, mais sans ignorer ce qui est autour et
pouvoir aller établir des parallèles, trouver des analogies dans
d'autres domaines d'expression. La convergence de ces différents
moyens d'expression permet d'enrichir la palette et de créer des
ponts, des synergies créatives.
En
1946, ton père Edmond Roudniska crée "Art et Parfum" quel en était
le concept ?Dés le départ c'était la création de
compositions olfactives originales pour les grandes marques de
parfums, puisque le premier parfum était " Femme " de Rochas. Il a
tout de suite démarré à un niveau de qualité et de prestige et n'en
est jamais sorti...
En 1997 tu reprends
les ateliers de ton père, le concept, reste-il le même
?Le concept reste le même, bien que le contexte
international ait énormément changé, on est plus du tout dans la
situation de 1946 où les parfumeurs avaient un accès direct aux
chefs de maison sans passer par des services marketing et financier
qui imposent leurs points de vue. C'était réellement des relations
de passionnés à passionnés, de créateurs à créateurs, ce qui
maintenant est de plus en plus difficile. Il semblerait qu'après une
période où l'on ait presque uniquement fonctionné au travers de tas
d'équipes pour lesquelles l'approche marketing était prépondérante
souvent au détriment de la qualité et de la créativité, il y ait
maintenant la place pour des créateurs indépendants qui travaillent
avec de petites maisons, style Editions de Parfums Frédéric Malle.
Là on peut retrouver le même type de dialogue, avec une démarche qui
ne fait pas de concession au niveau qualitatif et avec plus
d'authenticité dans les créations.
En 2000 les ateliers " Art et Parfum
" lance avec " Les nouvelles Editions Parfum ", 2 créations
inédites, parle nous de ta rencontre avec Frédéric
Malle...Elle s'est faite d'une façon un peu magique. Il
faut savoir que Frédéric Malle est le petit fils du créateur des
parfums Dior, Serge Heftler, qui avait lui-même travaillé avec mon
père. Donc on s'est retrouvé deux générations plus tard. Lui rêvait
depuis longtemps de lancer le " Parfum de Thérèse ", ce parfum avait
été proposé à Dior à l'époque et, par l'intermédiaire de son grand
père et de sa mère, il avait déjà pu sentir ce parfum qui l'avait
profondément marqué. C'est un parfum qui n'avait pas trouvé preneur
jusqu'à ce moment-là parce qu'il était trop innovant et aussi
peut-être trop segmentant, trop passionnel, soit les gens l'adorent,
soit ils ne le supportent pas. Dans cadre actuel de la
mondialisation du parfum cela ne pouvait pas passer non plus, c'est
un parfum qui a un public très fort et très précis. Frédéric Malle
voulait prendre ce parfum parce que cela correspondait exactement à
sa démarche. Quand je lui ai fait sentir mes propres créations, il
est tombé tout de suite sur celle qui allait devenir " Noir épices "
et il l'a accepté pratiquement sans modification.
Quelle était la démarche de Frédéric Malle
?La démarche de Frédéric Malle, c'était de trouver des
créateurs authentiques et de leur donner carte blanche, dans le cas
précis qui nous concerne, la carte blanche consistait à prendre des
produits qui existaient et ne pas le retoucher, les prendre tel
quel, car ils étaient considérés comme étant achevés. Mais surtout
ce qui est nouveau, c'est de rendre au compositeur de parfum la
place qui lui revient au même titre qu'un écrivain ou qu'un
musicien, c'est à dire de pouvoir faire figurer son nom sur son
œuvre.
Peux-tu nous parler du " Parfum de Thérèse "
?Le " Parfum de Thérèse " c'est un parfum qui a été créé
il y a une trentaine d'année et qui à l'époque n'était porté que par
ma mère (sourire). C'est un parfum qui concentre tout l'art de
compositeur de mon père, il a tellement de facettes, tout en étant
parfaitement homogène, parfaitement cohérent. Il a une très grande
sensualité, une très grande fraîcheur, un sillage et un rayonnement
extraordinaire. Pour moi c'était le summum de ce que l'on pouvait
faire en parfum, c'était l'idéal inatteignable qui m'a hanté et
obsédé toute ma vie. Je n'ai volontairement eu connaissance de la
formule qu'au moment où l'on a commencé à le fabriquer. J'aurais pu
y avoir accès plus tôt mais je ne voulais pas la connaître pour ne
pas être influencé. J'ai fait différentes créations et essais qui
étaient des réminiscences, mais qui chaque fois en étaient une
expression différente et originale. Quand je j'ai pu comparer les
formules, il y avait en effet beaucoup de différences. C'est pour
moi un parfum mythique...
Qu'en
était-il pour " Noir Epices " ?C'est un parfum qui a une
histoire aussi. A l'origine il est né d'un parfum d'ambiance que
j'avais créé pour mon premier ballet olfactif " Quintessence ",
réalisé en 1996 sur le thème des 5 éléments. Le premier élément
étant le feu, j'avais, pour l'illustrer, créé toute une ambiance sur
le thème de la " Route des Epices ". C'était un parfum assez violent
et fort, destiné à être diffusé dans de grandes salles, mais qui
n'était pas portable. Par la suite, une grande marque de prêt à
porter m'a demandé un parfum évoquant un peu le souk, les épices,
etc, mais en même temps chic et raffiné. Donc, je suis parti de
cette base, la " route des épices " que j'ai transformée en parfum
féminin. Puis la personne qui était à l'origine du projet est
décédée, le projet est tombé à l'eau et ce n'est qu'un an plus tard
que Frédéric Malle a senti le résultat du travail qui avait été fait
et qu'il a donc décidé de le prendre.
Le cercle des parfumeurs est il ouvert ou fermé
?Disons, qu'il est difficile d'y rentrer parce qu'il n'y
a pas vraiment d'école de parfumerie, si ce n'est l'ISIPCA à
Versailles et quand on sort de là au bout de 3 ans, on ne peut pas
dire que l'on est parfumeur. Il faut près de 10 ans pour devenir
vraiment un parfumeur à l'heure actuelle. De plus il n'est pas
facile d'entrer à l'ISIPCA., il faut avoir fait des études de chimie
et être parrainé par une entreprise qui accepte de prendre la
personne comme stagiaire. Après, pour pouvoir continuer sa formation
dans une entreprise, c'est encore moins évident. Par conséquent, les
personnes qui sont passionnées par le parfum et qui ont envie de
devenir parfumeur ont en général beaucoup de mal à y arriver. En
supposant qu'elles y arrivent, les possibilités de trouver un emploi
sont très réduites aussi, car à l'heure actuelle, il y a plus de
parfumeurs qu'il n'en faut pour les besoins du marché. Vu qu'il y a
de 3 à 400 parfums qui sortent chaque année et qu'il y a 5 à 600
parfumeurs dans le monde, c'est déjà beaucoup pour créer aussi peu
de parfum sur la planète. Cela dit, ce n'est pas forcément
nécessaire pour un parfumeur de créer plus d'un parfum tous les ans.
Cependant dans les sociétés qui les emploient , il n'y a pas que les
parfums destinés aux grandes marques de parfums, il y a tous les
parfums pour les cosmétiques, pour les produits d'entretiens et
autres. Tout dépend donc de ce que l'on veut faire, mais la personne
qui rêve de créer des parfums pour des grandes marques risque d'être
bien souvent désillusionnée et d'avoir investi plusieurs années de
sa vie sans forcément avoir un résultat, c'est comme dans tous les
domaines artistiques (et probablement pire). Ce qui est aussi
difficile, c'est pour les parfumeurs indépendants de pouvoir être
reçus et pris en considération pour les multinationales clientes
(L'Oréal, LVMH,…etc.), là aussi c'est très fermé. Si l'on ne fait
pas partie des 5 ou 6 compagnies leaders mondiales de la composition
de parfums et si on n'a pas déjà un nom ou un bon réseau de clients,
on a très peu de chance d'y parvenir. Même pour nous c'est souvent
difficile !
Pour finir, quels conseils donneriez vous à un jeune
compositeur de parfum ?Un conseil ? (sourire) : avoir
suffisamment de persévérance, pour galérer pendant 10 ans avant de
pouvoir recueillir les fruits de son travail. Cela doit être une
passion forte avec rien d'autre qui compte. Mais il est très
important de vérifier si l'on est réellement doué et créatif, car là
aussi les désillusions sont cruelles. J'ai des amis(es), des femmes
surtout, qui ont persévéré et qui commence seulement à percer. On en
a soutenu un certain nombre et ce n'est pas encore gagné, le passage
est extrêmement étroit. Ou alors, il faut accepter de faire toute
sortes de produits, des détergents, de faire des trucs pas toujours
drôles et puis d'être vraiment à la merci de toutes les contraintes
liées à ce type de produits… Ou dans le meilleur des cas devenir
évaluateur, c'est à dire aider à choisir un parfum, mais pas
forcément à créer. Il y a beaucoup d'anciens aspirants parfumeurs
qui deviennent évaluateurs, c'est un rôle un peu frustrant pour
quelqu'un qui voulait composer, mais parfois c'est un bon
tremplin...
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