Lundi 3 février - 01h 12
Interviews
Michel Roudnitska
Enfin le sens de l'olfaction prend un rôle important dans le spectacle, grâce à Michel Roudnitska qui crée des parfums évoquant les univers particuliers d'opéra ou de poèmes. Cette idée est vraiment novatrice et je pense qu'elle fera fureur à l'avenir. Tout nos sens seront mobilisés pour nous transporter dans d'autres époques, d'autres dimensions...
Par : Wilfrid Azencoth
Photo : WA
03/06/2002
Tu es le fils et l'élève de M. Edmond Roudniska, créateur de "l'Eau Sauvage" de Dior, peux-tu nous présenter ton père...
Edmond Roudniska, (père de Michel) est quelqu'un qui est venu au parfum un peu par hasard, ce n'était pas une vocation de jeunesse, il était arrivé au parfum pour une raison très curieuse, il voulait aller vivre sous les tropiques. Il a appris à l'époque que des sociétés de matières premières de parfumerie avaient des comptoirs en Nouvelle-Calédonie, en Asie. Il s'est dit : " je vais m'engager dans une société de parfumerie comme cela ils m'enverront dans ces pays-là… ". Puis finalement, il s'est aperçu que le comptoir était à Cayenne en Guyane. Ça lui disait beaucoup moins (sourire), mais bon il est rentré quand même et on l'a mis au contrôle qualité des matières premières.
De fil en aiguille et au bout de quelques années, il connaissait tellement bien les matières premières que quand le parfumeur de la maison est parti à la retraite, on lui a demandé de le remplacer. Au pied-levé il a été obligé de faire des compositions très rapidement comme ça, sans avoir de formation. Il s'est révélé doué pour composer et c'est peu après qu'il a créé " Femme " de Rochas qui l'a véritablement lancé comme parfumeur. Une fois propulsé, les grandes maisons comme Dior lui ont demandé de créer leur parfum. Puis il a fondé tout naturellement sa propre société avec ma mère. On peut dire que c'était un autodidacte, un parfumeur qui s'est formé lui-même. Il avait une idée du parfum que les autres parfumeurs n'avaient pas encore, il se considérait comme un créateur, comme un artiste alors qu'à l'époque la parfumerie était considérée comme un art mineur, qui n'était pas reconnu dans le système des beaux-arts. Mon père à contribué par des conférences et des écrits à faire en sorte que la création de parfum puisse être considéré comme un art à part entière.

Si on faisait ta bio quel en serait le titre ?
Alors là ..(sourire) peut être : "De la fête des sens à la quête du Sens"

Donc, tout naturellement tu es tombé dans le parfum ?
J'ai vécu dans cette atmosphère pendant toute mon enfance, mon père faisait des essais, il me les faisait sentir et il me demandait mon avis, cela a aiguisé ma sensibilité, ça m'a permis d'avoir des points de références. Ce qui est important c'est la période entre l'âge de 1 an et de 7-8 ans, quand se fixe toute la mémoire olfactive et que l'on crée la bibliothèque dans laquelle on va se référer toute sa vie. Après quand on va sentir quelque chose, les impressions d'enfance remontent : tient ça me rappelle le chemin de Cabris à l'automne à 5 heures de l'après-midi, etc. Tout mon référentiel est basé sur cette époque de ma vie. Par conséquent, étant né dans le parfum, il était normal que je m'y intéresse, j'ai appris avec lui pendant 5 ans, puis après je suis parti voyager un peu dans le reste du monde et c'est seulement depuis 10 ans que j'ai repris sérieusement la parfumerie...

Penses-tu que le voyage forme la jeunesse ?
Le voyage extérieur est un des principaux facteur de transformation et d'ouverture quand il s'accompagne d'un voyage intérieur. C'est là que j'ai appris à mieux me connaître, à m'initier à d'autres cultures et aussi à trouver de nouvelles sources d'inspiration dans mes créations aussi bien visuelles qu'olfactives.

Maintenant, on va voir si tu es un bon élève... Quel est le secret pour composer un bon parfum ?
Il n'y a pas de secret, c'est un état d'âme ; bon, il y a de la technique et une excellente connaissance des matières premières mais il faut surtout écouter son sexe, son cœur et sa tête. Ecouter toutes les parties de son être et faire un parfum avec la totalité de son être, pas trop le mental. Mais en même temps le mental sert à avoir une approche méthodique et éviter de se perdre dans l'infini des possibles. Moi si je ne " sens " pas un parfum (c'est le cas de le dire), si le concept ne me fait pas vibrer, j'ai beaucoup de mal à travailler dessus. Il faut qu'avec un parfum à un moment donné je rentre dans cette vibration, le parfum est tellement subjectif que je ne peux travailler que sur un parfum auquel je crois...

Y'a-il des fleurs dites de "haut de gamme" ?
La plus noble à mon avis c'est le Jasmin, ça c'est clair, la rose aussi bien sûr. Après, il y a des fleurs qui ne donnent pas forcément des essences comme le Muguet, le Magnolia, le Lys, le Gardénia, la Jacinthe, la Violette, ce sont des fleurs que je trouve très inspirantes. La Jacinthe et la Violette ne sont pas assez exploitées.

Qu'est ce qu'un bon parfumeur compositeur pour toi ?
C'est quelqu'un qui fait preuve d'originalité, en étant dans l'esprit du moment ou même un peu en avance. Ce n'est parfois pas facile, on est tenté de s'inspirer de ce qui existe pour être sûr d'être dans le coup. Mais il faut en même temps pouvoir écouter son intériorité et être capable d'exprimer ce que l'on ressent vraiment, sans rentrer dans un système établi, c'est à dire être soi-même. Ensuite, avoir les capacités de mettre en œuvre l'idée que l'on a, savoir aller chercher les bonnes matières premières et équilibrer les produits pour construire ce l'on a imaginé...

Qu'est ce qu'un chercheur "transdisciplinaire" ?
(sourire)
C'est quelqu'un qui ne reste pas cloîtré, cloisonné dans une discipline. A notre époque on a sur-développer la spécialisation. Accéder à la créativité c'est en fait creuser profondément un sillon, mais sans ignorer ce qui est autour et pouvoir aller établir des parallèles, trouver des analogies dans d'autres domaines d'expression. La convergence de ces différents moyens d'expression permet d'enrichir la palette et de créer des ponts, des synergies créatives.

En 1946, ton père Edmond Roudniska crée "Art et Parfum" quel en était le concept ?
Dés le départ c'était la création de compositions olfactives originales pour les grandes marques de parfums, puisque le premier parfum était " Femme " de Rochas. Il a tout de suite démarré à un niveau de qualité et de prestige et n'en est jamais sorti...

En 1997 tu reprends les ateliers de ton père, le concept, reste-il le même ?
Le concept reste le même, bien que le contexte international ait énormément changé, on est plus du tout dans la situation de 1946 où les parfumeurs avaient un accès direct aux chefs de maison sans passer par des services marketing et financier qui imposent leurs points de vue. C'était réellement des relations de passionnés à passionnés, de créateurs à créateurs, ce qui maintenant est de plus en plus difficile. Il semblerait qu'après une période où l'on ait presque uniquement fonctionné au travers de tas d'équipes pour lesquelles l'approche marketing était prépondérante souvent au détriment de la qualité et de la créativité, il y ait maintenant la place pour des créateurs indépendants qui travaillent avec de petites maisons, style Editions de Parfums Frédéric Malle. Là on peut retrouver le même type de dialogue, avec une démarche qui ne fait pas de concession au niveau qualitatif et avec plus d'authenticité dans les créations.

En 2000 les ateliers " Art et Parfum " lance avec " Les nouvelles Editions Parfum ", 2 créations inédites, parle nous de ta rencontre avec Frédéric Malle...
Elle s'est faite d'une façon un peu magique. Il faut savoir que Frédéric Malle est le petit fils du créateur des parfums Dior, Serge Heftler, qui avait lui-même travaillé avec mon père. Donc on s'est retrouvé deux générations plus tard. Lui rêvait depuis longtemps de lancer le " Parfum de Thérèse ", ce parfum avait été proposé à Dior à l'époque et, par l'intermédiaire de son grand père et de sa mère, il avait déjà pu sentir ce parfum qui l'avait profondément marqué. C'est un parfum qui n'avait pas trouvé preneur jusqu'à ce moment-là parce qu'il était trop innovant et aussi peut-être trop segmentant, trop passionnel, soit les gens l'adorent, soit ils ne le supportent pas. Dans cadre actuel de la mondialisation du parfum cela ne pouvait pas passer non plus, c'est un parfum qui a un public très fort et très précis. Frédéric Malle voulait prendre ce parfum parce que cela correspondait exactement à sa démarche. Quand je lui ai fait sentir mes propres créations, il est tombé tout de suite sur celle qui allait devenir " Noir épices " et il l'a accepté pratiquement sans modification.

Quelle était la démarche de Frédéric Malle ?
La démarche de Frédéric Malle, c'était de trouver des créateurs authentiques et de leur donner carte blanche, dans le cas précis qui nous concerne, la carte blanche consistait à prendre des produits qui existaient et ne pas le retoucher, les prendre tel quel, car ils étaient considérés comme étant achevés. Mais surtout ce qui est nouveau, c'est de rendre au compositeur de parfum la place qui lui revient au même titre qu'un écrivain ou qu'un musicien, c'est à dire de pouvoir faire figurer son nom sur son œuvre.

Peux-tu nous parler du " Parfum de Thérèse " ?
Le " Parfum de Thérèse " c'est un parfum qui a été créé il y a une trentaine d'année et qui à l'époque n'était porté que par ma mère (sourire). C'est un parfum qui concentre tout l'art de compositeur de mon père, il a tellement de facettes, tout en étant parfaitement homogène, parfaitement cohérent. Il a une très grande sensualité, une très grande fraîcheur, un sillage et un rayonnement extraordinaire. Pour moi c'était le summum de ce que l'on pouvait faire en parfum, c'était l'idéal inatteignable qui m'a hanté et obsédé toute ma vie. Je n'ai volontairement eu connaissance de la formule qu'au moment où l'on a commencé à le fabriquer. J'aurais pu y avoir accès plus tôt mais je ne voulais pas la connaître pour ne pas être influencé. J'ai fait différentes créations et essais qui étaient des réminiscences, mais qui chaque fois en étaient une expression différente et originale. Quand je j'ai pu comparer les formules, il y avait en effet beaucoup de différences. C'est pour moi un parfum mythique...

Qu'en était-il pour " Noir Epices " ?
C'est un parfum qui a une histoire aussi. A l'origine il est né d'un parfum d'ambiance que j'avais créé pour mon premier ballet olfactif " Quintessence ", réalisé en 1996 sur le thème des 5 éléments. Le premier élément étant le feu, j'avais, pour l'illustrer, créé toute une ambiance sur le thème de la " Route des Epices ". C'était un parfum assez violent et fort, destiné à être diffusé dans de grandes salles, mais qui n'était pas portable. Par la suite, une grande marque de prêt à porter m'a demandé un parfum évoquant un peu le souk, les épices, etc, mais en même temps chic et raffiné. Donc, je suis parti de cette base, la " route des épices " que j'ai transformée en parfum féminin. Puis la personne qui était à l'origine du projet est décédée, le projet est tombé à l'eau et ce n'est qu'un an plus tard que Frédéric Malle a senti le résultat du travail qui avait été fait et qu'il a donc décidé de le prendre.

Le cercle des parfumeurs est il ouvert ou fermé ?
Disons, qu'il est difficile d'y rentrer parce qu'il n'y a pas vraiment d'école de parfumerie, si ce n'est l'ISIPCA à Versailles et quand on sort de là au bout de 3 ans, on ne peut pas dire que l'on est parfumeur. Il faut près de 10 ans pour devenir vraiment un parfumeur à l'heure actuelle. De plus il n'est pas facile d'entrer à l'ISIPCA., il faut avoir fait des études de chimie et être parrainé par une entreprise qui accepte de prendre la personne comme stagiaire. Après, pour pouvoir continuer sa formation dans une entreprise, c'est encore moins évident. Par conséquent, les personnes qui sont passionnées par le parfum et qui ont envie de devenir parfumeur ont en général beaucoup de mal à y arriver. En supposant qu'elles y arrivent, les possibilités de trouver un emploi sont très réduites aussi, car à l'heure actuelle, il y a plus de parfumeurs qu'il n'en faut pour les besoins du marché. Vu qu'il y a de 3 à 400 parfums qui sortent chaque année et qu'il y a 5 à 600 parfumeurs dans le monde, c'est déjà beaucoup pour créer aussi peu de parfum sur la planète. Cela dit, ce n'est pas forcément nécessaire pour un parfumeur de créer plus d'un parfum tous les ans. Cependant dans les sociétés qui les emploient , il n'y a pas que les parfums destinés aux grandes marques de parfums, il y a tous les parfums pour les cosmétiques, pour les produits d'entretiens et autres. Tout dépend donc de ce que l'on veut faire, mais la personne qui rêve de créer des parfums pour des grandes marques risque d'être bien souvent désillusionnée et d'avoir investi plusieurs années de sa vie sans forcément avoir un résultat, c'est comme dans tous les domaines artistiques (et probablement pire). Ce qui est aussi difficile, c'est pour les parfumeurs indépendants de pouvoir être reçus et pris en considération pour les multinationales clientes (L'Oréal, LVMH,…etc.), là aussi c'est très fermé. Si l'on ne fait pas partie des 5 ou 6 compagnies leaders mondiales de la composition de parfums et si on n'a pas déjà un nom ou un bon réseau de clients, on a très peu de chance d'y parvenir. Même pour nous c'est souvent difficile !

Pour finir, quels conseils donneriez vous à un jeune compositeur de parfum ?
Un conseil ? (sourire) : avoir suffisamment de persévérance, pour galérer pendant 10 ans avant de pouvoir recueillir les fruits de son travail. Cela doit être une passion forte avec rien d'autre qui compte. Mais il est très important de vérifier si l'on est réellement doué et créatif, car là aussi les désillusions sont cruelles. J'ai des amis(es), des femmes surtout, qui ont persévéré et qui commence seulement à percer. On en a soutenu un certain nombre et ce n'est pas encore gagné, le passage est extrêmement étroit. Ou alors, il faut accepter de faire toute sortes de produits, des détergents, de faire des trucs pas toujours drôles et puis d'être vraiment à la merci de toutes les contraintes liées à ce type de produits… Ou dans le meilleur des cas devenir évaluateur, c'est à dire aider à choisir un parfum, mais pas forcément à créer. Il y a beaucoup d'anciens aspirants parfumeurs qui deviennent évaluateurs, c'est un rôle un peu frustrant pour quelqu'un qui voulait composer, mais parfois c'est un bon tremplin...
Découvrez le site Art et Parfum : http://www.art-et-parfum.com/
Michel Roudnitska
Vous voulez réagir sur cet article ?...

Cet article vous a plu ? n'hésitez pas à nous aider en cliquant sur la bannière ci-dessous...

PARFUMESSENCE
Bonjour Paul SALOMON, vous êtes connecté...
SERVICE 100% GRATUIT !!!
N'attendez pas la ST Valentin pour lui déclarer votre flamme.
Envoyez lui vite et régulièrement de belles roses
DERNIERS ARTICLES
Les musées FRAGONARD
Depuis 1926, Fragonard crée ses parfums en alliant les méthodes artisa...
Parfumessence.com
Le parfum… Quintessence de la subtilité Essence de l’émotion Ju...
LES NEWS
- (16 janvier 2003) Le parfum… Quintessence de la subtilité Essence de l’émotion Ju
- (16 janvier 2003) Le DEUST PAC (Parfum, Arôme, Cosmétique) de Montpellier II forme en 2
- (14 janvier 2003) Lalique signe une nouvelle eau transparente pour tous et à tous âges.
- (14 janvier 2003) Voici les deux éditions limitées en Cristal Lalique des parfums Laliqu
ENVOYER CETTE PAGE à UN AMI
N'hésitez pas à faire
découvrir parfumessence.com
à tous vos amis.
C'est simple comme
un e-mail
...


Vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données qui vous concernent (art. 34 de la loi "Informatique et Libertés" du 6 janvier 1978). Contact : Parfumessence / Tatoo Lagoon SARL, 7 rue Tardieu, 75018 Paris.

TatooLagoon.com héberge et réalise votre site Internet.
N'hésitez pas à nous contacter : mail@tatoolagoon.com