La plupart des gens sont des "Analphabètes de l'odorat" il y a
un travail énorme à faire.
Michel Roudnitska, fils du célèbre Edmond Roudnitska (créateur de parfums très
renommés comme l'Eau Sauvage de Christian Dior), se définit comme un compositeur
d'images et de parfums. Depuis 1997, il a repris la direction l'atelier de création Art
et Parfum fondé par son père en 1946. Michel Roudnitska bouillonne d'idées originales
qui ouvrent le monde des senteurs à de nouvelles dimensions. Il nous a accueilli pour
nous faire partager sa vision du parfum et nous faire découvrir son travail.
Vous êtes un Roudnitska, donc prédestiné à
suivre la voie de la parfumerie?
Je suis né dans le berceau de la parfumerie, j'ai baigné dans les odeurs et j'ai senti
naître les parfums de mon père. Pendant mon enfance je n'ai pas suivi d'initiation
approfondie, mais plutôt une découverte assez ludique des matières premières au gré
des circonstances. Par la suite j'ai eu envie de construire ma propre vie et j'ai suivi
des études de commerce à l'ESSEC. C'est seulement à 25 ans que je suis rentré dans
l'apprentissage olfactif proprement dit, et là de manière plus stricte, avec mon père.
Je suis alors resté 5 ans à suivre cette formation assez longue et ingrate, mais qui est
à la base du métier. Puis, ayant le sentiment de ne pas pouvoir réellement exercer ma
créativité, j'ai éprouvé le besoin de m'éloigner un peu, de créer dans le domaine de
l'image pendant une dizaine d'années, tout en continuant à faire de la parfumerie pour
le plaisir. J'ai voyagé dans le Pacifique et la plupart des parfums que j'ai élaborés
depuis sont nées à cette époque-là. C'était une période de recherche, de maturation,
d'exploration de mes potentialités. Là-bas, j'ai monté une maison d'édition, j'ai fait
des films.Je fonctionne au coup de coeur, j'ai travaillé de façon tout à fait libre et
spontanée, en allant jusqu'au bout de moi-même dans les domaines qui me passionnaient.
Vous avez d'ailleurs construit un parallèle entre
vos deux passions la photo et la parfumerie ?
En effet, j'ai pensé à travailler les photos comme on crée les parfums. Par exemple en
parfumerie on fractionne les essences pour en isoler certains composants que l'on assemble
ensuite pour former un nouveau tout qui va devenir un parfum. De même en photo, j'extrais
un pétale ici, un morceau d'écorce là, et je recompose ainsi des parfums d'image ou des
" photosynthèses ". À l'époque c'était une nouvelle approche de l'image,
puisque c'était 15 à 20 ans avant de pouvoir utiliser les ordinateurs pour travailler
les images. Ce qui m'intéressait c'était de rentrer dans un mode pictural avec des zones
imaginaires dans lesquelles on puisse se projeter avec beaucoup de liberté et puis
évoquer les dimensions du rêve et de l'odeur. Mon travail sur l'image m'a d'ailleurs
permis d'aborder différemment la parfumerie.
Justement vous avez créé des correspondances
images - parfums.
Je vais par
exemple exprimer l'odeur acide du citron par des formes anguleuses dans des tons
jaunes-verts, avec un côté rayonnant. J'ai d'ailleurs illustré les 12 familles de
parfums dans le livre de Michael Edwards "Parfums du Monde 2000". C'est bien
sûr purement subjectif, mais cela parle à beaucoup de personnes. J'ai en fait cherché
à établir une correspondance entre les formes de la nature que j'ai classées en une
centaine de catégories et les formes olfactives simples que l'on retrouve dans les
matières premières aromatiques.
Vous révolutionnez l'éducation sensorielle au
niveau de l'odorat ?
Je pars du fait que, pour des raisons d'éducation et de culture, la plupart des gens sont
des " analphabètes de l'odorat", il y a un travail énorme à faire. J'ai les
outils qui permettraient de le faire avec des images, ça me semble plus facile. Je suis
en rapport avec le CNRS et différents organismes. On me demande parfois de fournir du
matériel, à la fois des substances olfactives et des images, pour que les gens puissent
faire la corrélation entre les deux. On peut voir que ces intuitions se vérifient, et
environ 70 % des gens font le rapprochement. Ça veut dire que ca fonctionne, en plus il y
a un côté ludique que les gens aiment bien. C'est aussi pour cette raison que j'ai
réalisé plusieurs vidéo-clips pour présenter à mes clients chacun des parfums
originaux que je leur propose.
Comment naît un parfum de Michel Roudnitska, vous appuyez -vous sur
cette classification ?
Je ne travaille pas du tout en fonction d'une classification, en me disant que je vais
faire un chypre. Je démarre sur un accord qui me plaît, sur un thème naturel, par
exemple la forêt tropicale ou la route des épices, sans savoir au départ si je vais
faire un chypre, une fougère etc.Je me suis prêté au jeu pour faire cette
classification, mais ce n'est pas pour autant que j'en suis prisonnier. C'est surtout pour
que le public puisse s'y retrouver dans la profusion actuelle des parfums.
Quelles sont vos compositions qui ont connu le plus
de succès ?
Je me trouve dans une situation assez particulière puisque je suis la fois un vieux
parfumeur et un jeune parfumeur. Pendant des années, j'ai travaillé dans mon coin, de
façon assez libre sans chercher à faire connaître mes parfums. Puis à mon retour en
France, j'ai continué pendant une dizaine d'années, mais c'est réellement à la
disparition de mon père que je suis rentré en contact avec les clients.
Mon père travaillait assez seul et c'était très difficile d'avoir une démarche
commerciale parallèlement à la sienne.
Donc, je n'ai pour l'instant que deux créations sur le marché.
Notamment Noir Epices chez Frédéric Malle. Je me suis surtout concentré sur les
spectacles et j'ai développé une vingtaine de parfums, qui ne ressemblent à rien de ce
qu'il y a sur le marché, et qui attendent de trouver des sociétés qui veulent se
démarquer en sortant des produits rares, qui aient de la personnalité et pour lesquels
les gens se passionnent.
Vous êtes aussi " metteur en scène d'odeurs
" pour des spectacles ?
J'ai réalisé mon premier spectacle olfactif "Quintessence" en 96 au 50ème
Festival d'Avignon, avec José Martin, qui a trouvé un système de diffusion permettant
de parfumer le Palais des sports ou Bercy. Les fragrances sont diffusées sous formes de
micro-particules qui ont la capacité de rester en suspension dans l'air et d'occuper tout
l'espace. Ça fonctionne très bien même en extérieur. Puis il y a eu "Pierre de
Soleil", ballet multisensoriel créé en 1998 à l'occasion d'un colloque sur le
thème : "le désir, la passion et l'amour".
Votre dernier spectacle ?
On m'a demandé
de faire la partition olfactive de l'Opéra Nabucco de Verdi qui s'est déroulé devant
24000 personnes à Rotterdam du 25 au 28 Janvier 2001. C'est une variation sur le thème
oriental, qui retraduit les quatre parties de l'opéra: Jérusalem avec l'évocation du
désert, un peu poussiéreuse, ensuite quelque chose de plus épicé avec la cannelle, la
noix de muscade qui évoque la route des épices, qui retrace les voyages entre Babylone
et Jérusalem.
On entre ensuite dans Babylone avec l'odeur de la décadence, très sensuelle, musquée.
Et en apothéose, l'odeur de Jéhovah, c'est un encens magnifié très aérien. Et l'on
part avec cette odeur sublime.
Comment définissez vous votre métier de parfumeur
?
Je suis à la recherche de ce moment exceptionnel ou d'un seul coup un parfum vous fait
faire un arrêt net. Cet impact émotionnel, ce côté où l'on ne peut plus s'en passer.
Quand je travaille sur une composition qui me plaît, ca devient presque une drogue
?douce-. Et je n'ai de cesse d'aboutir à cet endroit où la composition tourne vraiment
bien et où l'on est comme dans une danse perpétuelle avec l'odeur.
Une sorte de vertige qui nous emmène ailleurs, qui nous fait voyager. J'appelle mes
parfums des univers olfactifs. Ça rejoint le domaine du spectacle, c'est en cela que j'ai
une approche différente.
Je pars souvent d'un thème créé dans un spectacle olfactif, que je retravaille ensuite
en l'enrichissant pour qu'il ne soit plus un parfum d'ambiance mais un parfum que l'on
puisse porter.
Je vois plutôt le parfum comme la création d'une aura qui serait l'expression d'une
partie invisible de l'Etre et qui permettrait de rentrer dans le domaine de l'âme, de
l'esprit. Le corps est un tremplin pour l'extase. Pour moi le parfum c'est une voie de
l'extase.
Je me considère comme compositeur d'images et de parfums. J'alterne et je passe de
l'image au parfum et inversement, ce qui me permet de respirer et de prendre de la
distance avec chaque création. Le parfum qui vous a le plus
marqué ?
C'est le " Parfum de Thérèse " qui a bercé toute mon enfance, que mon père a
élaboré il y a longtemps, qu'il a testé pendant des années et qui n'a pu sortir que
l'année dernière aux Editions de parfums Frédéric Malle. Pour moi il évoque le parfum
absolu, pas forcément parce que ma mère le portait puisqu'elle en a porté d'autres.
Celui-là a un côté mythique, mystérieux et inclassable, il a été un parfum maudit
puisqu'il n'a pas pu sortir pendant des années. Il fait partie de ces parfums très
segmentants qui ont de plus en plus de mal à émerger dans le contexte de mondialisation
actuel.
Que pensez vous de l'utilisation de matières
premières synthétiques dans les parfums ?
Je n'ai pas d'a priori, il y a des produits naturels qui sont irremplaçables, d'autres
qui peuvent être avantageusement remplacés. Il y a aussi des produits de synthèse
irremplaçables. Ce qui compte c'est la forme qu'on obtient, c'est comme en musique ou en
peinture, on ne s'occupe pas de savoir si un tableau a été fait avec des colorants de
synthèse ou non. Et quand on écoute un morceau de Vangélis on ne se demande pas si
c'est du piano ou du synthé, du moment que l'émotion est là c'est l'essentiel.
En parfum, ce qui compte c'est la beauté de la forme olfactive et l'évocation qu'elle
provoque. Souvent, quand le budget le permet, il sera indispensable de mettre des produits
naturels qui, eux seuls, pourront donner la finesse, la volupté, la richesse. Cependant
il n'y a pas d'obstacle majeur à ce que l'on fasse un superbe parfum avec 95 % de
synthétiques si ce sont des produits de qualité et si la construction est bien aboutie.
Y a-t-il des matières premières " fétiches
"dont vous ne pouvez pas vous passer dans vos compositions?
On a tous, pas forcément des matières fétiches, mais des accords fétiches, ou "un
fond de sauce " (rires). En même temps, j'essaie de ne pas tomber là-dedans, et
quand je conçois mes univers olfactifs, j'ai à coeur de créer un nouvel univers en
partant sur des bases totalement nouvelles et c'est après coup que je peux
éventuellement rajouter des facettes qui l'arrondissent pour lui donner un air plus
commercial. Il y a des produits incontournables si on veut être dans l'air du temps. Il y
a un produit très largement utilisé à l'heure actuelle, c'est le cèdre. J'aime
beaucoup son côté noble et chaud et en même temps ça correspond à une attente.
Quelles sont les caractéristiques d'un bon parfum ?
Je pourrais répondre comme mon père: "il doit provoquer un choc émotionnel et
avoir du caractère", mais je préfère revenir sur ce que je disais tout à l'heure:
un parfum qui provoque un sentiment d'extase. Ce n'est plus seulement le parfum parure,
c'est le parfum comme on irait à un concert, qu'on écoute comme un morceau de musique en
fermant les yeux et puis en se laissant partir ailleurs.
J'essaie d'aborder ça dans une optique qui rejoint celle de l'Antiquité et du parfum
sacré, intermédiaire entre humains et dieux. Je veux retrouver ce côté sacré,
transcendant du parfum, qui permette de se remettre en communication avec d'autres
univers, avec d'autres capacités plus intérieures, d'ouvrir des portes... c'est
peut-être plus facile dans le spectacle parce que tout y concourt: danse, images,
musique, paroles... Un parfum c'est aussi vivre une rencontre profonde avec soi-même.
Que pensez vous du droit d'auteur qui s'adapterait
aux parfumeurs ?
Il y a une jurisprudence récente qui établit que le parfum est désormais considéré
comme une oeuvre de l'esprit et qu'à ce titre elle peut être défendue. Un parfumeur
peut de ce fait prétendre toucher des droits d'auteur pour cette création originale. Mon
père était un parfumeur payé en droits d'auteur, mais il a été un des seuls.
Qu'est ce que représente le voyage pour vous ?
C'est la recherche d'un endroit où l'on se sente en harmonie avec la Nature et les
hommes. C'est ce que j'ai ressenti en arrivant en Polynésie. C'est le retour à la
source, au paradis perdu. Il y a une population que je n'ai rencontrée nulle part
ailleurs, qui a le sens du bonheur, de la rencontre, de la spontanéité, de l'innocence.
Les Maoris sont aussi un peuple très fier. Ils font passer le bonheur de vivre avant
l'accumulation d'argent. Quand je suis là-bas je suis métamorphosé. Je suis convaincu
que l'homme est fait pour vivre sous les tropiques. Au niveau des odeurs et de la
nourriture, je m'y sens vraiment en totale harmonie. Dès qu'on débarque à l'aéroport
de Tahiti, c'est formidable tous ces parfums de frangipanier, d'ylang-Ylang, de Tiaré qui
nous envahissent, j'en ai chaque fois les larmes aux yeux... |