ROUDNITSKA

mémoire d'un nez


Air France Madame

Août 1991

Histoire parfumée d'un virtuose de l'un des sens.

"Je fais corps avec le parfum. Le parfum fait corps avec moi. Je suis une machine sentante". En 1926, Edmond Roudnitska, l'un des plus grands parfumeurs du siècle, entrait en "religion".

Aujourd'hui, le Maître vit avec sa légende.

Sur les hauts de Grasse dans sa maison perchée, l'esthète de la forme olfactive, compositeur de génie et auteur de nombreux ouvrages*, se veut l'initiateur d'une nouvelle parfumerie. Pour que vivent l'Originalité, la Créativité, le Beau, Edmond Roudnitska sort de sa tour d'ivoire et se souvient des temps du parfum roi.

On ne parle de lui qu'au superlatif. Le plus grand. Le plus génial. Le plus exigeant. Le plus critique. Le plus difficile... Aussi Edmond Roudnitska reste-t-il la mémoire vivante de près d'un siècle de parfumerie : "Le 15 avril 1926 je débutais dans ce métier dont je ne savais rien, et sans me douter que j'entrais en religion. Depuis 1926 j'ai été un témoin, sans doute le dernier en activité, de la période la plus faste de la parfumerie, si l'on veut bien ne pas estimer cela en dollars." Au long de cette route il rencontre des personnalités hors du commun : Ernest Daltroff (Caron), Armand Petit-Jean (Coty-Lancôme), Marcel Rochas et sa belle Hélène, Christian Dior, Gladys de Maublanc et sa sœur, l'imposante Elizabeth Arden, Émile Hermès et beaucoup d'autres... autant de rencontres qui marqueront sa destinée. Une mère picarde, un père ukrainien, une enfance paisible dans la préfecture des Alpes-Maritimes (son père préside aux pompes préfectorales) : rien ne prédestinait Edmond Roudnitska au parfum, sinon le climat, entre soleil et parfum. Cette carrière unique, liée au hasard d'une vie, commence alors que l'on se concentre en famille sur le futur du jeune Edmond : "Un ami de mes parents nous parlait souvent des comptoirs de la maison Chiris que dirigeait son cousin en Nouvelle-Calédonie. J'avais 20 ans. La Nouvelle-Calédonie, les antipodes, 58 jours de bateau... Je me suis mis à rêver. J'ai donc postulé pour entrer chez Chiris. Renseignements pris, la société en question n'avait jamais eu de comptoirs en Nouvelle-Calédonie. Elle en avait à Cayenne, pour le bois de rose. L'ami avait seulement connu les deux pénitenciers !"

Cayenne ne l'intéressait pas, mais le goût du parfum ayant germé dans sa tête, Edmond Roudnitska entre dans une autre maison grassoise. Les années passent, la guerre éclate et l'imagination du parfumeur fait merveille pour inventer de drôles de recettes.

C'est en pleine occupation allemande qu'il rencontre Marcel Rochas : "J'ai créé "Femme" en 1943 ... Quand Marcel Rochas est venu me solliciter pour un parfum, je lui ai proposé celui-là. Je n'en avais pas d'autre. Il a accepté sans retouche et le nom qu'il a choisi, "Femme", me semblait parfait pour cette création. A la fin de l'été 44, le parfum a été vendu par souscription. Nous manquions de matières premières pour le fabriquer en grand nombre. Cette première grande création lui ouvre les voies royales du monde de la couture. Il rencontre Christian Dior et crée Eau Fraîche, Diorissimo, Eau Sauvage et Diorella. Il rencontre Émile Hermès et compose l' Eau d' Hermès.

Un parcours sans faute placé sous le signe de l'exigence. Edmond Roudnitska a créé peu mais beau. Depuis "It's you" pour Elizabeth Arden avant-guerre, lové dans un flacon exceptionnel conservé au Musée National de Grasse, à "Océan Rain" composé cette année pour Mario Valentino. Edmond Roudnitska a fait ses révolutions. A 85 ans, il se dit rénovateur face à une parfumerie où le marketing bride la liberté des créateurs : " Un parfum c'est quelque chose de mouvant, d'émouvant aussi. J'ai envie que cela se sente.

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Août 91. par Marie Cournant.

* "Une Vie au Service du Parfum". Éditions Thérèse VIAN.