Hommage à Edmond ROUDNITSKA
par Sabine Chabbert

 

Cosmétique News N° 240
15 Juillet au 25 Août 1996

Adieu à un maître du parfum,
ennemi de la médiocrité et défenseur de l'esthétique

Il avait la passion des fleurs et des plantes, l'intuition du beau et de la cohérence, l'expérience de la qualité et du travail acharné. Son monde à lui s'appelait le Parfum, et il avait passé sa vie à construire de petites passerelles pour permettre au plus grand nombre de venir le retrouver dans ces espaces olfactifs et partager ses convictions esthétiques.

Pédagogue de talent, alliant la connaissance à l'émotion, il s'était construit un arsenal de certitudes, autorisées par tant de recherches personnelles et par une haine viscérale de la médiocrité, et sur lesquelles il ne tenait pas à revenir : l'écouter parler de son métier de parfumeur, c'était à la fois s'enthousiasmer de cette passion belle et dévorante, mais aussi s'angoisser avec lui des déviances annoncées de cette profession. Sa mémoire n'avait d'égale que son intelligence, puissante et noble, et s'il fermait parfois ses yeux fatigués, c'était pour mieux nous retranscrire, avec des mots triés sur le volet, l'intensité de ses émotions olfactives, ses expériences créatives, et ses analyses de la parfumerie mondiale.
Son bureau ouvrait sur ce magnifique jardin près de Cabris, qu'il avait réalisé plan par plan, pousse par pousse, durant cinquante ans, et qu'il faisait visiter avec bonheur, décrivant avec sûreté les paysages végétaux qu'il avait mis en scène, alors même que ses yeux l'avaient déjà trahi.

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"Le mythe égalitaire est une absurdité, nous avait-il dit en 1989 : regarder ce jardin, rien n'est moins égalitaire que la nature et rien ne ressemble moins à une rose pourpre qu'une autre rose pourpre. De la même façon, il est stupide de vouloir vendre la même parfum à tout le monde".

Il y a sept ans, Edmond Roudnitska nous avait laissé un message à la fin de notre interview : "Si la parfumerie française perd son monopole mondial, ce n'est pas parce que les Américains se parfument trop. C'est parce que nous faisons des parfums moins originaux. C'est dans nos racines que nous devons chercher l'inspiration, parce que nous avons créé en France ce qu'il y a de plus beau. Ce n'est pas en nous souciant de ce que pense l'Etranger que nous produirons des chefs-d'oeuvre. Dites-le, et redites-le..."

Ces paroles n'étaient jamais du vent : il les conservait dans ses nombreux écrits et n'avait nul besoin de les relire, tant il les connaissait par cœur. Sa philosophie du parfum s'était façonnée en lui-même au cours des décennies, et tel un sage antique, il avait inoculé cette réflexion profonde à quelques "élèves", tous parfumeurs aujourd'hui, et emplis de cet enseignement essentiel sur le parfum.

Edmond Roudnitska a disparu, sa philosophie va perdurer à travers sa délicieuse femme Thérèse, à travers ses enfants, et tous ces esprits convaincus, et plus que jamais orphelins mais responsables devant les générations à venir.

                                                                                               Sabine Chabbert.